Joseph et Xavier de Maistre
Auteur : Jean-Louis DARCEL, Professeur à l’Université de Savoie

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Ephémérides maistriennes

Nos esprits étaient comme les aiguilles d’une montre qui ne vont jamais ensemble, mais qui, cependant, marquent la même heure ", Joseph de Maistre.

Mon frère et moi nous étions comme les deux aiguilles d’une même montre ; il était la grande, je n’étais que la petite ; mais nous marquions la même heure quoique d’une manière différente ", Xavier de Maistre.

 

I / Années de formation – 1753-1773

II / Magistrature, loisirs studieux et dilettantisme provincial – 1773-1792

III / Années d’exil : 1792-1817 ou l’aventure féconde

  • Les asiles provisoires – Aoste, Lausanne, Venise, Cagliari 1792-1803
  • Les années pétersbourgeoises – 1803-1817

IV / Soirs de vie

  • Joseph à Turin – 1817-1821
  • Xavier à St Pétersbourg – 1800-1852

Avril 2002
Jean-Louis DARCEL
Professeur à l’Université de Savoie
Directeur de l’Institut d’études maistriennes CEFI

I / Années de formation – 1753-1773

1740 – février François-Xavier Maistre, promu sénateur au Sénat de Savoie, venant du comté de Nice, où il était magistrat au sénat, prend ses fonctions à Chambéry où il fait souche. Sénateur, puis second président du sénat, il mène une carrière brillante qui l’intègre dans la noblesse de robe du duché, avec de fréquents séjours à Aoste et à Turin où il est l’un des artisans des réformes novatrices de la monarchie sarde (édit d’affranchissement de 1771). Pour marquer sa reconnaissance, Charles-Emmanuel III, lui accorde les titre et dignité de comte en 1778.

Il épouse en 1750 Christine de Motz qui lui donne dix enfants dont Joseph, l’aîné et Xavier, le cadet. Il meurt en 1789, à la veille de la Révolution française.

1753 – 1er avril Naissance de Joseph-Marie, baptisé dans la paroisse Saint-Léger [acte de naissance, ADS 4E 179]. Elève doué, il fait ses études au collège royal de Chambéry, vraisemblablement complétées par un préceptorat jésuite : pour témoigner de sa reconnaissance à l’égard des véritables maîtres de sa formation intellectuelle et religieuse, il protègera toute sa vie les membres de la compagnie dispersée par les souverains d’Europe dès 1762, et supprimée par Rome en 1773.

Dans ses jeunes années, il prend l’habitude intellectuelle de tenir registre de ses lectures et notes de lecture, et celle, spirituelle, de l’examen de conscience ignacien. En 1760, il est reçu à la Minor Congregatio Notre-Dame de l’Assomption et, en 1768, à la Confrérie de la Sainte-Croix, dite des Pénitents noirs : il est assidu aux exercices spirituels, pratique les obligations caritatives, dès sa majorité assiste, enfin, les condamnés à mort au cours de leur dernière nuit et durant le supplice.

 1763 – 8 nov. Naissance de Xavier qui a pour parrain son frère aîné [acte de naissance, ADS 4E 180]. Enfant distrait, dissipé, semblant inapte aux études, il est confié à un parent, curé de la Bauche, dans la campagne savoyarde : il sait éveiller ses dons de dessinateur, de coloriste et lui donne une instruction reposant sur l’observation où dominent les sciences de la nature.

 

1770 – 1772 Joseph de Maistre effectue ses études de droit à Turin, capitale des Etats de la Maison de Savoie, della reale Casa di Savoia depuis de XVIe siècle. Il est reçu docteur le 24 avril 1772. A Turin, il fréquente quelques grands noms, comme les Alfieri, les Sales ou Barolo. Son initiation à la franc-maçonnerie pourrait remonter à ce séjour où il échappe à la vigilance paternelle pour trouver sa voie personnelle entre nova et vetera, modernité et tradition dont il est convaincu de la nécessaire conciliation.

 

II / Magistrature, loisirs studieux et dilettantisme provincial

Dès son retour en Savoie, il entame une carrière de magistrat au sénat : stagiaire, puis substitut (1774), sénateur enfin en 1788, cursus honorum, sans passe-droit, d’un brillant sujet qui exerce son métier de juge comme un sacerdoce parfois pesant. Grand lecteur, bibliophile amateur d’éditions rares, malgré l’exiguïté de ses ressources, il constitue l’une des bibliothèques d’érudition les plus riches de Savoie, hélas, pillées par les vandales de 1793.

1774 Joseph est Grand Orateur de la loge des Trois Mortiers de Chambéry rattachée à Londres.

1775 Lors de la visite en Savoie du nouveau roi, Victor-Amédée III, le charme monarchique opère sur le jeune magistrat réformateur et maçon : dans sa première oeuvre, Eloge de Victor-Amédée III, il trace le programme d’une monarchie régénérée alliant tradition et modernité sous l’égide de la vertu et d’un gouvernement éclairé par de sages conseillers : l’influence de la pensée politique fénelonienne y est plus importante que le rousseauisme de la forme dont le sémantisme appartient plus à l’époque qu’à une filiation avouée ou inavouée.

1778 Joseph de Maistre quitte la maçonnerie anglaise, trop mondaine à ses yeux, pour passer à la réforme écossaise marquée par le mysticisme germanique, au sein de la loge La Parfaite Sincérité où il retrouve les jeunes élites chambériennes, par ailleurs et comme lui, souvent membres des confréries et congrégations de laïcs : il est initié aux hauts grades.

1781 Xavier s’engage au régiment de la Marine pour une carrière d’officier : il sera successivement cadet (1784), adjudant major (1786), capitaine (1795). Il ne revient plus en Savoie qu’à l’occasion des congés. Pour se distraire, il dessine et peint des scènes de genre, fleurs et paysages alpins ; ou encore il se livre à des expériences de physique, d’optique ou de chimie qu’il pratiquera toute sa vie avec parfois des communications transmises aux académies de Genève, Turin, St Pétersbourg et Paris. Son corpus scientifique en témoigne : il n’a pas fait l’objet d’une expertise et d’une évaluation sérieuses, en tout cas récentes.

1782 Joseph adresse au duc de Brunswick, grand maître du rite écossais rectifié, un important mémoire maçonnique où il définit les trois missions à ses yeux essentielles, de l’initié : humaniste (bienfaisance), politique (conseiller du prince et du gouvernement) et mystique (christianisme transcendant). Même si, en 1789, il renonce à toute activité dans l’ordre, il restera fidèle sa vie durant au programme de 1782, témoin d’une maçonnerie cryptocatholique d’inspiration fénelonienne, au service du trône et de l’autel.

1784 Dans une Savoie où les deux frères parfois s’ennuient, Xavier est l’un des héros du premier vol en ballon réalisé à partir du parc de Buisson-Rond à Chambéry. Joseph est l’auteur principal du Prospectus de l’expérience aérostatique de Chambéry. L’appel de l’aventure, extérieure comme intérieure, est une constante chez les deux frères.

1786 Joseph de Maistre épouse Françoise de Morand de Saint-Sulpice, surnommée Madame Prudence, au terme de longues fiançailles. Ils auront trois enfants : Adèle (1787), Rodolphe (1789) et Constance (1793).

1789 Dès les premières manifestations révolutionnaires en France, Joseph exprime sa répulsion pour les désordres, son désaccord avec le nouvel ordre politique dont il redoute l’effet de contagion : il se reconnaît dans les pamphlets contre-révolutionnaires d’Edmund Burke.

III / Années d’exil : 1792-1817 ou l’aventure féconde

1792 Le jour même de l’invasion de la Savoie par les armées révolutionnaires (22 septembre), Joseph de Maistre est le premier des sénateurs savoyards à prendre sur l’heure le chemin de l’exil par fidélité dynastique, n’emportant que quelques livres et papiers de famille précieux. Il reviendra brièvement dans la Savoie révolutionnée (janvier-février 1793) pour tenter de sauver ses biens.

1793 Il est nommé " correspondant " du roi de Sardaigne à Lausanne : il observe la Révolution française, informe son souverain, représente les réfugiés savoyards auprès des autorités cantonales, sert de relais aux agents de la contre-révolution, écrit ses premiers libelles de propagande monarchique, ses premiers essais d’interprétation de la Révolution française et, bientôt, européenne dans les Lettres d’un royaliste savoisien à ses compatriotes. Il noue des amitiés durables avec des protestants vaudois qui ouvrent leur salon, et souvent leur bourse, aux émigrés et exilés catholiques. Entre Lausanne et Genève, il se fait une spécialité de la controverse religieuse érudite, courtoise, mais intransigeante avec discrètement des appels à la conversion. Activité qui vaudra à Maistre des dénonciations récurrentes de prosélytisme, voire de " fanatisme ".

1794 Il publie un important Discours de consolation à la marquise de Costa sur la mort de son fils dont la forme s’inspire de la rhétorique classique (Plutarque et, surtout, Tacite), mais où sont esquissés les thèmes " maistriens " du providentialisme, des théories du sacrifice et de la réversibilité des mérites.

C’est dans le salon d’une amie de Joseph, la fervente calviniste Mme Huber-Alléon, que Xavier fait la première lecture publique de l’œuvre qui va immortaliser son nom, le Voyage autour de ma chambre (publié à Lausanne en avril 1795).

1794 – 1796 Joseph entreprend la réfutation de la philosophie politique de Jean-Jacques Rousseau en qui il voit le principal inspirateur de la Révolution ; il travaille à un anti-contrat social, De la souveraineté du peuple, et esquisse un Examen d’un écrit de Jean-Jacques Rousseau sur l’inégalité parmi les hommes. Ces essais – non destinés à la publication ? – sont laissés inachevés dans son portefeuille (publication posthume en 1870).

1795 À Aoste, idylle de Xavier avec Marie-Dauphine Barrillier, Elisa, suivie d’un projet avorté de mariage. Il écrit Le lépreux de la cité d’Aoste que les combats dans les Alpes contre l’Armée d’Italie vont laisser inachevé : il ne sera publié qu’en 1812, à St Pétersbourg.

1797 Première des oeuvres majeures de Joseph : les Considérations sur la France. Le manuscrit qui portait d’abord le titre de " Considérations religieuses sur la France " et qui était dédié à l’avoyer du canton de Berne ne semble pas initialement avoir été destiné à la publication : il est oeuvre de monition, pour l’instruction du chef de la Confédération helvétique. Le publiciste Jacques Mallet Dupan la publie à Neuchâtel, chez Louis Fauche-Borel, pour servir la propagande monarchiste en France. Cette publication remarquée par le futur Louis XVIII et par Bonaparte est jugée inopportune par le gouvernement sarde signataire d’un traité de paix (avril 1796) avec la France.

1799 Joseph trouve un refuge précaire avec sa famille à Venise. Xavier, resté à Turin après la déroute des armées sardes et l’exil du roi, commence l’Expédition nocturne autour de ma chambre. Cet " autre Voyage " ne sera publié qu’en 1828 à Paris.

Dans Turin et Aoste occupées par les Français, les régiments sardes loyalistes sont laissés sans instructions précises. Officiers et soldats se dispersent, les uns tentés par un ralliement au vainqueur, les autres par une prudente attente sur leurs terres. Xavier, qui ne veut ni l’un ni ne peut l’autre, se réfugie dans l’écriture ou occupe son temps à peindre des paysages composés, son activité favorite tant en Italie qu’en Russie : la majeure partie de son oeuvre (non signée ou monogrammée) s’est perdue ou a été détruite, notamment lors de l’incendie du Palais d’Hiver à St Pétersbourg en 1837 où se trouvaient ses toiles les plus chères.

En octobre 1799, pour continuer la lutte contre les continuateurs de la Révolution, le capitaine Xavier de Maistre rejoint l’armée russe sur le territoire helvétique " sans argent, sans recommandations et sans autorisation de son souverain de prendre du service à l’étranger ".

Il se lie aux généraux russes Bagration et Miloradovich, puis au maréchal Souvarov auprès de qui ses talents de portraitiste plus que d’écrivain lui valent d’être remarqué. Il s’installe à St Pétersbourg (1800), puis à Moscou où il vit confortablement de sa peinture jusqu’en 1805 : vingt portraits en 4 mois, écrit-il dans une lettre familiale " à 15 louis pièce ".

Mais ce sont les paysages composés qui ont de loin sa préférence : " c’est le genre pour lequel je crois avoir le plus de facilité et qui fait mon bonheur. "

1801 – 1802 Durant ces mêmes mois où les territoires européens en ébullition séparent les deux frères, Joseph obtient la charge importante de régent de la chancellerie de l’île de Sardaigne, dernier reste des Etats de la Maison de Savoie. Ses relations avec le vice-roi, Charles-Félix sont tendues, puis détestables. Absorbé par ses attributions de chef de la magistrature et de l’application des lois sur un territoire où la coutume clanique est omniprésente, il n’écrit pas mais réfléchit à la réforme des institutions, et par ailleurs, approfondit sa connaissance des langues et mythologies orientales, commencée à Lausanne.

En octobre 1802, il est nommé ministre plénipotentiaire en Russie. Par petites étapes, Naples, Rome, Venise, Vienne, Lublin, Vilnius, il arrive dans la capitale le 13 mai 1803 :

"  En moins de trois mois j’ai été présenté au Pape, à l’Empereur d’Allemagne et à l’Empereur de Russie. C’est beaucoup pour un Allobroge qui devait mourir, attaché à son rocher, comme une huître ".

Il arrive en Russie comme représentant d’un Etat fantôme, d’une monarchie dépossédée de tous ses territoires, hormis l’île de Sardaigne, pauvre et arriérée, dont la survie est assurée par les subsides versés irrégulièrement par l’Angleterre et la Russie. L’envergure et la personnalité de Joseph vont donner à cette mission dépourvue de prestige comme de moyens une durée, une ampleur, des prolongements imprévus. Mais également, la mission va lui laisser des loisirs suffisants pour y écrire ses oeuvres principales : le Principe générateur des constitutions politiques, les Soirées de Saint-Pétersbourg, Du Pape, l’Examen de la philosophie de Bacon et, bien sûr, les essais sur la Russie, écrits provocateurs destinés à éclairer l’empereur et ses ministres.

Il s’installe en Russie en célibataire, laissant sa femme et ses trois enfants à Turin, sur ordre du roi par mesure d’économie. Ce veuvage forcé de plus de 12 ans vécu douloureusement va, paradoxalement, faciliter son intégration dans la société cosmopolite de la Capitale de Toutes les Russies.

13 mai 1803 Arrivée de Joseph à St Pétersbourg à 9h du matin : il avait quitté Cagliari le 11 février ! Son premier geste est de saluer la statue du tsar constructeur, Pierre le Grand, due au sculpteur français Falconnet. Curiosité de touriste ou hommage symbolique au souverain moderne d’une possible patrie nouvelle ? Question posée pour tous les émigrants savoyards vers les Etats d’Europe centrale et septentrionale à travers les siècles. Il retrouve son frère Xavier qui facilite ses premiers pas dans cette capitale plus italienne et française que russe, avant de regagner Moscou et son atelier de peinture à la mode.

1803 mai – déc. En quelques mois, il va devenir l’hôte apprécié de la société pétersbourgeoise où le faste de la table est à l’image de celui des palais et où la langue française et l’art de la conversation sont à l’honneur dans les salons. Sa rhétorique à la fois classique et exaltée fait la conquête du corps diplomatique, de l’aristocratie russe, des milieux émigrés, sur fond de sympathies maçonniques.

Plus encore, il va être reçu par le jeune empereur et par la famille impériale au-delà des strictes usages protocolaires.

Dès les premières semaines, il apprend qu’Alexandre lit les missives diplomatiques qu’il destine à sa cour : jeu subtil entre narrateur, destinataire royal ou ministériel et narrataire impérial dont Maistre va rapidement sentir les effets de la protection. Alors ? Fausses confidences et flagornerie calculée – jésuitisme dénoncé par le biographe Robert Triomphe – ou habileté sage de Mentor sachant tirer parti de " la voie oblique " quand aucune autre n’est possible.

1805 mars Joseph obtient que son frère Xavier entre au service de la Russie dans un emploi convenable à son rang et à son métier. L’ukase impérial nomme " le comte Xavier de Maistre, directeur du musée et de la bibliothèque de l’Amirauté ", auquel s’ajoute un cabinet de physique. Il est nommé lieutenant-colonel en 1809, puis colonel en 1810. Devant effectuer son temps de commandement dans une unité opérationnelle, il fait la campagne de Géorgie et dans les territoires du Caucase en proie à des rébellions endémiques.

1805 août Joseph fait venir son fils Rodolphe (16 ans) pour lui servir de secrétaire, en attendant l’âge légal où il pourra entrer lui aussi au service de la Russie, encore alliée du souverain sarde. En janvier 1807, il est nommé officier dans le corps prestigieux des chevaliers-gardes : il participe aux principales batailles contre Napoléon dont le génie stratégique et tactique bouscule les meilleures armées du temps. Son équipement est pris en charge par Alexandre en personne qui s’institue protecteur du jeune homme, signe révélateur de relations qui vont au-delà des usages protocolaires.

Joseph de Maistre, dont les indemnités lui permettent à peine d’entretenir un train de maison convenable à sa fonction, survit grâce à l’hospitalité de ses amis russes, comme les Tolstoï, Strogonov, Narychkine ou Tchichagov.

1807 juin A partir de l’alliance franco-russe signée à Tilsit, la situation de Joseph devient délicate : l’ambassade sarde n’a plus qu’une existence de fait. C’est en simple particulier qu’il se rend à la cour ; il n’a plus de liens officiels avec Alexandre qui continue discrètement à manifester sa sollicitude à l’égard du Chambérien : sympathie personnelle, admiration pour le philosophe politique, solidarité maçonnique, double jeu politique ?

1808 – 1809 Les manuscrits du Principe générateur des constitutions politiques et des Soirées de Saint-Pétersbourg circulent dans l’entourage de l’empereur. On peut tenir pour vraisemblable que ces oeuvres ont été conçues comme des monitions à son intention et à celle du gouvernement russe : seule désormais la voie oblique est susceptible de toucher l’allié officiel de Napoléon.

1810 Xavier achève Le Lépreux de la Cité d’Aoste où il exprime " toute la mélancolie de son cœur et des idées qu’il couvait depuis l’enfance ".

Il fréquente une princesse russe, Sophie Zagriatsky : leur mariage sera retardé pendant trois années par les campagnes militaires et la méfiance qui s’installe entre les deux empereurs " alliés ", Alexandre et Napoléon.

1811 Joseph rédige d’importants mémoires sur la Russie : ils sont remarqués par Alexandre qui rompt avec ses projets de réforme de l’Etat (Michel Spéranski) et lui propose d’entrer à son service (février 1812). Malgré le refus de Joseph d’abandonner la Maison de Savoie, une collaboration s’instaure à propos du statut de la Pologne (mars – mai 1812), interrompue par l’invasion de la Russie par la Grande Armée.

1812 Mariage de Xavier et de Sophie à la cour.

1814 mai Publication à St Pétersbourg du Principe générateur ; 2ème édition à Paris en novembre.

1815 Après Waterloo, et paradoxalement à l’heure où semblent triompher les idées de Joseph de Maistre sur la Révolution, il est dénoncé comme principal soutien des jésuites et complice du mouvement de conversion au catholicisme au sein du collège fréquenté par l’élite de l’aristocratie russe. Alexandre expulse les membres de la Compagnie de la ville, puis de Russie ; il désavoue son ancien conseiller et demande son rappel à Turin, redevenu capitale du roi de Sardaigne.

1817 juin Départ de Joseph de St Pétersbourg par voie maritime, sur un vaisseau mis à disposition par Alexandre : son fils et son frère Xavier restent au service de la Russie.

1817 juillet À Paris, audience de Louis XVIII dont il a été le conseiller occasionnel en Russie.

1817 août Bref séjour à Chambéry où il retrouve plusieurs membres de sa famille, " sa République Une et Indivisible ", après 25 années de séparation et où il fait la connaissance de l’ami de son neveu Louis de Vignet, Alphonse de Lamartine.

IV / Soirs de vie

1817 – 1819 Joseph retrouve Turin où son souverain lui fait attendre deux ans une place plus honorifique qu’effective de ministre d’Etat. Entouré de Piémontais entrés au service de Napoléon et rentrés en grâce auprès du souverain sarde rétabli sur son trône, il éprouve jusqu’au ressassement " ce dégoût profond qui [...] pousse vers la retraite et l’oubli des affaires ".

Poussé par sa fille Constance qui a une haute idée de la valeur des oeuvres de son père, inédites à quelques exceptions près, souvent encore à l’état de manuscrit inachevé, Joseph révise, remanie, complète dans la perspective d’une publication destinée à " agir sur l’opinion " et non plus sur le souverain et son gouvernement.

1819 1er mai Il tente une ultime démarche auprès d’Alexandre pour lui rappeler que la suprématie qu’il exerce en Europe lui permettrait de réaliser l’unité des nations chrétiennes, non pas en prônant comme il fait l’alliance avec les Eglises séparées, mais en reconnaissant " les droits du souverain pontife et sa suprématie spirituelle ", comme il l’écrit dans sa lettre Sur l’état du christianisme en Europe.

1819 décembre Publication du Pape à Lyon après un an et demi d’aller-retour entre l’auteur, le réviseur et l’éditeur. Cette oeuvre aura un retentissement considérable au XIXe siècle et provoque dès sa parution en France de fortes réactions des milieux gallicans, cléricaux et laïcs. Une deuxième édition paraît en 1821, accompagnée du livre de l’Eglise gallicane. Il s’agit en fait d’œuvres pensées et écrites en Russie en 1815-1817 dans le cadre du dialogue difficile entre orthodoxie et catholicité, entre " Eglise grecque " (= russe) et Rome : l’auteur a adapté son manuscrit au public de langue française de l’époque..

1821 Mort de Joseph de Maistre à Turin le 26 février. Il est d’abord inhumé à Altessano, dans un caveau mis à disposition par son ami le marquis de Barolo, puis transféré dans la crypte des pères jésuites sous l’église des Saints-Martyrs à Turin : un cénotaphe néoclassique a été érigé dans l’église.

Les Soirées de Saint-Pétersbourg, son chef-d’œuvre, paraissent enfin à Paris en juillet à la Librairie grecque, latine et française. Constance de Maistre, Lamennais et Saint-Victor en ont surveillé l’édition qui est de grande qualité.

L’un des derniers mots qu’on lui prête furent " je meurs avec l’Europe ! ". À ses yeux, le nouvel ordre du monde né de la Révolution française dont il fut l’adversaire intraitable, en érigeant la nation en absolu, ne pouvait que donner naissance à des nationalismes générateurs d’affrontements fratricides, à de sanglants massacres de peuple à peuple issus de la même ère culturelle et, surtout, reliés à la même religion.

1821 – 1825 Xavier, après son mariage et sa retraite de général de l’armée russe à partir de 1816, réside avec sa femme dans leur bel hôtel du quai de la Moïka dont ils s’évadent dès la saison chaude pour leur domaine de Tambov : bonheur conjugal, société choisie d’amis et d’artistes, mais mêlés au rappel obsédant du sic transit gloria mundi avec la mort d’un enfant à la naissance et la santé précaire des deux autres.

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Photothèque Musées d'art et d'histoire de Chambéry

Il est mêlé à la vie littéraire de St Pétersbourg : ses nouvelles sont appréciées et ont une influence sur la jeune école réaliste russe.

Il avait commencé en 1819 ses nouvelles russes Les Prisonniers du Caucase et La jeune sibérienne qui sont publiées à Paris en juin 1825 dans un volume d’Oeuvres complètes de Xavier de Maistre, bien reçu par la critique tant parisienne que russe.

1826 – 1839 Long séjour en Italie de Xavier, de sa femme et de leurs deux enfants, Cathinka et Arthur, pour lesquels les médecins recommandaient l’éloignement des brumes glacées du golfe de Finlande.

Séjour de deux mois à Chambéry : Lamartine célèbre le Retour de l’artiste dans l’une de ses Harmonies poétiques et religieuses.

Contrairement à Joseph et à l’accueil glacial qui lui fut réservé en 1817, Turin lui fit un triomphe, famille royale en tête : l’artiste dilettante dérange moins que le métaphysicien de la politique ! De cette époque datent les clichés relatifs à " l’aimable Xavier " opposés à l’austère ou à l’ultra Joseph.

Séjour à Rome, à Naples et dans ses environs tant aimés des peintres où Xavier mène pendant douze ans l’existence oisive et fastueuse d’un grand seigneur cosmopolite à la fois artiste et intégré à l’aristocratie européenne dans les deux plus belles villes d’Italie.

C’est de cette époque que datent la plupart des tableaux représentant des paysages classiques traités d’un pinceau déjà romantique et conservés dans les musées de Chambéry ou dans des collections privées. Mais chaque fois qu’il reprend la plume pour renouer avec la fiction ou même développer quelque ébauche, la page reste blanche : l’œuvre littéraire est close, comme si l’autre don, plus ornemental, avait éteint son goût pour l’écriture.

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La mort de Cathinka en 1830, puis d’Arthur en 1837 à l’âge de 16 ans brise sans remède les malheureux parents : " le triste avenir que j’ai devant moi pour bien peu d’années m’épouvante ".

En 1838, sur la route du retour vers la Russie, il séjourne à Paris où à côté de pesantes mondanités, il s’intéresse encore aux expériences de Daguerre.

Il mesure, dans le Paris de la Monarchie de Juillet et, surtout, dans le faubourg Saint-Germain où se concentrent les fidélités monarchiques, la notoriété de l’œuvre du frère aîné qui fut à la fois son protecteur, son modèle et, peut-être, son remords.

Il rencontre le grand critique Sainte-Beuve auquel il se reprochera d’avoir fait des confidences aussitôt mises sur la place publique : dans la capitale de la littérature, elles vont " lancer " Xavier comme écrivain à la mode ; l’explosion des éditions et rééditions en témoigne.

1839 juillet-août Triste retour en Russie d’un vieillard de 76 ans cahoté sur les routes d’Europe, après une absence de douze ans qui renforce son sentiment de déracinement auquel s’ajoute la perte de ses tableaux, manuscrits et papiers personnels dans l’incendie du palais d’Hiver en 1837. Le couple loge provisoirement chez la veuve du poète Pouchkine, leur nièce.

Il se retire de toute vie mondaine, s’adonne à la pratique du stoïcisme chrétien, à savoir la résignation et l’indifférence au plaisir comme à la peine, confie n’avoir plus qu’un seul désir, " celui de la paix et du repos ", mais, ajoute-t-il lucide, " que je n’obtiendrai probablement jamais ".

Les dernières lettres de Xavier à sa famille restée en Savoie expriment sa nostalgie de la petite patrie et de la vie paisible de nos montagnes : partiellement connues par des extraits, elles mériteraient d’être publiées.

La main encore sûre, il se console en peignant des paysages russes, mais également alpins d’après des esquisses ramenées de ses voyages et conservées dans son carton. Ces toiles, restées, semble-t-il, en Russie après sa mort n’ont pas été retrouvées.

1851 août Sophie, sa " bonne compagne " meurt à l’âge de 72 ans. Il reste seul, assisté jusqu’à sa mort par une amie de la famille, ainsi qu’il est fréquent dans la tradition russe. On rapporte qu’avant de mourir il brûla ses papiers, manuscrits et correspondances reçues.

1852 Il s’éteint le 13 juin (1er juin en Russie). Son neveu, le baron Gustave de Friesenhoff, est son exécuteur testamentaire. Il est enterré au cimetière de Smolensk au cœur de l’île Vassilevski où sa tombe, toujours visible, appelle une restauration.

Commence alors la vie posthume des deux écrivains savoyards, les deux écrivains majeurs de la Savoie avec saint François de Sales. Elle est marquée par de nombreuses rééditions, traductions en diverses langues, publications d’inédits et, enfin, le considérable corpus critique. Si les rééditions ont été particulièrement denses pendant plus d’un siècle, entre 1820 et 1940, la production critique, témoin du regain de curiosité pour l’œuvre du penseur, semble loin d’être tarie : les chapitres suivants en témoignent.

 

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